Laurent Berger : “Nous sommes critiques sur les ruptures conventionnelles”

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, affiche sa détermination à être entendu du pouvoir. Il souhaite “une codétermination à la française” en entreprise, et veut lutter contre les ruptures conventionnelles collectives.

Rarement rentrée sociale aura été autant chargée, avec l’ouverture demain d’une négociation sur l’assurance chômage, et d’une autre vendredi sur la formation professionnelle.
L’enjeu est double : trouver les meilleures solutions, bien sûr, mais aussi vérifier si patronat et syndicats sont encore en mesure de conclure des accords au niveau national, ou s’ils doivent passer la main au pouvoir politique. Lundi s’ouvre encore une concertation sur l’apprentissage, avec des présidents de région très réticents.Sans oublier la réforme des retraites, que Laurent Berger souhaite voir reportée à 2019, après “un grand débat”… et les élections syndicales dans la fonction publique, en décembre. Entre-temps, Laurent Berger aura sans doute été réélu pour six ans à la tête de la CFDT par le congrès réuni à Rennes, début juin.

Votre état d’esprit, en cette rentrée 2018 ?

Déterminé, parce qu’il y a beaucoup de combats à mener. Et serein, sur la capacité de la CFDT à porter des propositions. Nous sommes face à de grands défis de transformation du travail, de l’emploi, du modèle social, de l’Europe, avec un gouvernement qui veut avancer vite…

Trop vite ?

J’entends des organisations qui se plaignent que tout aille trop vite, qu’on ouvre trop de dossiers à la fois : le chômage, l’emploi, la formation… Mais c’est un discours catastrophique pour le syndicalisme ! Notre cœur de métier, c’est bien de parler de tous ces sujets, et d’être capable de faire des propositions. La CFDT est prête à relever ce défi.

La négociation sur l’assurance chômage s’ouvre jeudi. Un accord est-il vraiment possible entre patronat et syndicats ?

Oui, je crois possible un accord. C’est aux partenaires sociaux de trouver les voies du maintien d’un bon niveau d’indemnisation, en montant et en durée, de trouver des solutions sur l’extension aux démissionnaires et aux indépendants, avec une contribution des plateformes, et sur la réduction de la précarité.

L’enjeu est gros : si la négociation échoue, c’est le paritarisme qui sera en échec, et la CFDT…

Il est sûr qu’un échec donnerait des gages à tous ceux qui préfèrent les affrontements stériles, au patronat comme dans les syndicats, et aux politiques qui pensent que la démocratie n’a pas besoin de démocratie sociale… Nous devons assumer nos responsabilités, d’abord pour les chômeurs ! Je suis assez confiant du côté des organisations syndicales, et j’appelle le patronat à prendre ses responsabilités.

Quand Emmanuel Macron a été élu, vous lui avez demandé de « partager le pouvoir ». Il vous a écouté ?

Ses vœux télévisés résumaient son état d’esprit : j’écoute, mais je suis déterminé… Il nous reçoit, il nous associe aux réflexions, l’enjeu est maintenant de nous faire entendre. Le président a parfois une conception un peu étroite du pouvoir, mais je suis convaincu que, si nous sommes capables d’avancer des propositions, nous serons entendus, et donc utiles aux travailleurs.

Philippe Martinez (CGT) a critiqué les ruptures conventionnelles collectives, comme il s’en prépare chez PSA. Vous le suivez sur ce point ?

Nous sommes très critiques sur ces ruptures conventionnelles. Même si elles sont encadrées par un accord, elles ne favorisent pas l’emploi, mais les départs de l’entreprise, et dans des conditions moins favorables qu’un plan social. Elles représentent un vrai danger pour les seniors.

Vous voulez aussi partager le pouvoir dans les entreprises. Vous pensez être entendus ?

L’ouverture du dossier est une bonne nouvelle : dans l’enquête que la CFDT a menée l’an passé sur le travail, 72% des travailleurs disaient vouloir être davantage associés aux décisions de l’entreprise. Après, je vois bien le conservatisme d’un certain patronat, qui considère que toute discussion avec les salariés est une forme de remise en cause de sa souveraineté…

Pour la CFDT, il faut redéfinir le rôle des entreprises qui ne peuvent plus être uniquement un lieu de recherche de la seule rentabilité à court terme. Il faut inventer une forme de codétermination à la française, pour un meilleur partage du pouvoir et une gouvernance plus coopérative. Cela suppose de donner plus de poids aux salariés et à ceux qui les représentent, notamment par une présence accrue dans les conseils d’administration. Je ne suis pas marxiste, mais je crois qu’il faut rééquilibrer les pouvoirs dans l’entreprise entre le capital et le travail. Aujourd’hui, le travail est devenu trop invisible.

Nicole Notat, qui  vous a précédé à la tête de la CFDT, est chargée, avec Jean-Dominique Senard, d’un rapport préparatoire sur le sujet. Une gêne ou un avantage pour vous ?

Ni l’un, ni l’autre. Nicole Notat a quitté ce bureau (devenu celui de Laurent Berger, où se déroule l’entretien) il y a quinze ans, elle est libre, et la CFDT est indépendante.

Et Jean-Dominique Senard, le PDG de Michelin, vous regrettez qu’il ne devienne pas président du Medef ?

Ce n’est pas à moi de choisir le président du Medef ! La CFDT côtoie Jean-Dominique Senard chez Michelin : tout n’est pas merveilleux, mais il a une vraie politique du dialogue social et il accepte d’écouter les autres… C’est quelqu’un de bien.

La comédie de la succession de Pierre Gattaz au Medef a dû vous étonner un peu, non ?

Je constate qu’hier à la CFDT, et maintenant à Force ouvrière, la transition se fait dans la clarté. Au Medef, cela fait deux fois que des gens qui nous expliquent tout connaître de l’entreprise et du management se prennent les pieds dans le tapis au moment de choisir leur président… Ils ont peut-être besoin d’un coup de main. On ne leur donnera pas pour le Medef, mais dans les entreprises, nous sommes légitimes à le faire.

Le gouvernement semble tenté d’inclure une désindexation du smic dans sa prochaine loi sur les entreprises, le Pacte…

On nous explique que le smic pose des questions macro-économiques, mais j’aimerais qu’on pense davantage aux travailleurs qui touchent moins de 10 euros par heure pour vivre. Moi je sais ce que c’est, j’ai été payé au smic pendant trois ans…  Le smic doit rester indexé. Et toute évolution ne peut intervenir qu’après un vrai débat sur la politique salariale et les évolutions de carrière, pas sur le seul sujet de la désindexation.

Sur les retraites, êtes-vous partisan d’attendre 2019 ?

Nous sommes partisans d’un grand débat. Si l’on veut une vraie réforme de fond, qui maintienne le système par répartition mais le rende plus juste, plus pérenne et laissant plus de choix, il faut prendre le temps de la réflexion en 2018. Cela conduit à faire les choix au cours de l’année 2019.

Ce délai n’est pas pour éviter la collision avec les élections de décembre dans la fonction publique, avec en toile de fond la fin du régime spécial ?

Non, la CFDT a toujours dit les choses clairement. Et je reste persuadé qu’on peut avoir une réforme systémique des retraites très favorable aux fonctionnaires, comme aux autres travailleurs, et notamment aux femmes et aux agents de catégorie C.

La CGT reconnaît une baisse du nombre de ses adhérents en 2017. Et vous ?

Nous publierons nos chiffres 2017 dans deux mois. Nous devrions être sur une légère progression, de 1%. C’est trop faible : ce n’est pas parce que les partis politiques sont en déliquescence que nous devons nous satisfaire de progresser lentement. Les salariés nous attendent, à nous d’aller les voir. Nous ferons des propositions assez fortes à notre congrès de Rennes, en juin.

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